L'énigme du double
L'expression de l'hérédité du Pharaon vis-à-vis des dieux se disperse dans des formules variées, puis se résume dans l'acte officiel du testament des dieux. La filiation du roi vis-à-vis des dieux, exprimée d'abord par d'innombrables épithètes, trouve aussi sa formule officielle dans le Protocole, ou, comme disaient les Égyptiens, dans le « Grand Nom » [ran our] du pharaon.
Ce protocole royal n'a été définitivement fixé qu'assez tard, sous la XIIe dynastie; mais les termes qui le composent se retrouvent, plus ou moins complets, dans les titres des plus anciens Pharaons, et leur série, une fois constituée, fut respectée par les souverains de l'Egypte jusqu'aux derniers Césars. L'analyse technique des éléments du « Grand Nom » a été faite magistralement par Erman et Maspero ; je m'efforcerai ici de mettre en lumière l'intention morale que révèle le choix de ces noms. Ce choix n'avait point été fortuit : comme dans la plupart des sociétés antiques ou primitives, les noms avaient en Egypte une valeur éminente, un sens puissant : ceux du Pharaon étaient d'une signification précise et l'on n'aurait pu les changer sans altérer la personnalité du souverain.
Le « grand nom » comprenait trois espèces de titres, composés d'éléments les uns invariables, donnés à tous les Pharaons, les autres personnels à chaque roi et variables avec lui.
1° Le Pharaon était appelé « Horus » on l'identifiait soit au dieu solaire « Horus le grand», le dieu d'Edfou, maître du ciel » soit au dieu Horus, fils d'Isis et d'Osiris » (Harsiésis). Sous l'une ou l'autre de ces formes, comme dieu du ciel fils du démiurge Râ (Horus le grand) ou comme dieu « modeleur de son père Osiris »*, Horus incarnait en lui l'idée la plus haute que les Égyptiens avaient pu se faire du Fils ; aussi dans les groupements de dieux en triades composées du dieu père, de la déesse mère et du dieu fils, ce dernier est-il sans cesse identifié à Horus. Le culte d'Horus dieu-fils lui a valu d'ailleurs un nom spécial « Horus l'enfant » (Hor pa Khrodou). Appeler le roi Horus » c'était le dénommer le « fils des dieux », et en particulier, le « fils de Râ ».
Dans le langage courant, il suffisait de dire « l'Horus » pour désigner le Pharaon; mais le langage officiel exigeait plus de précision : avec le nom d'Horus, on avait composé deux titres royaux : le nom de double et le nom d'Horus d'or. D'après les formules protocolaires, le nom d'Horus est donné à cette partie de la personne du pharaon qui s'appelle le « double » [ka], sorte d'âme corporelle qui épouse les « contours physiques de l'homme et survit, sous cette forme, après la mort dans les statues du défunt. Le double du roi est souvent représenté, vivant et agissant derrière son possesseur ; sur sa tête, entre les deux bras de l'hiéroglyphe qui forme son nom, s'allonge en un rectangle le plan d'un édifice, temple ou tombeau, où le double royal est adoré pendant la vie et reposera après la mort. Dans ce rectangle un nom est inscrit : il se compose d'un élément permanent, le signe «Horus», ou Horus-Râ, debout sur le serekh ; à l'intérieur du cadre une épithète variable exprime une des qualités de l'Horus désirées par le roi. Ce nom de double est en usage dès les temps les plus reculés : celui que l'on attribue à Menés Hor âhâ signifie « Horus combattant » ; Ramsès II avait choisi l'épithète « Horus, taureau vigoureux aimé de Mâït ; Ptolémée II Philadelphe « Horus, l'adolescent vaillant » ; l'empereur Titus « Horus, le bel adolescent, palme d'amour ». Ces mots caractérisent un « double » en pleine vie active : souvent l'épervier qui figure au début est introduit par le mot ânkh : « Il vit l'Horus ». En résumé, le titre signifie que le « double » du roi, est Horus incarné et vivant.
Le nom d' « Horus d'or » se distingue du nom de double en ce que l'épervier Horus y est représenté debout sur le signe de l'or Hor noub. Ce titre est postérieur à celui de l'Horus simple qui forme le nom de double; il apparaît au début de la IVe dynastie sous Snofrouï, et son introduction dans le protocole royal s'explique par le besoin de préciser un des caractères distinctifs du Pharaon, que ne définissait pas le premier nom d'Horus. Sur la foi d'une inscription bilingue datée de Ptolémée V Épiphane, Brugsch avait traduit Hor noub par « Horus superior inimicis », Horus sur son ennemi Sit (noub devant être lu Noubti, 1' « habitant d'Ombos » Sit-Typhon). Sans contester l'interprétation qu'on donnait de ce titre à l'époque ptolémaïque, je crois qu'à l'époque pharaonique Hor noub signifiait « Horus d'or » et non point « Horus vainqueur de Sit ». L'origine de ce sens nous est donnée par la forme première que nous connaissions d'un « nom doré » royal : c'est celui du roi Zoshï, de la IIIe dynastie; il est Râ noub «Râ d'or », formule remplacée ensuite par celle d' « Horus d'or ». Le dieu d'or est donc comparé au soleil : en effet, l'or u liquide de Râ » sert à modeler un corps incorruptible pour les dieux, les rois fils des dieux, et les morts divinisés.
On appelle Pharaon « Horus d'or » pour attester son origine divine, pour lui décerner le privilège d'indestructibilité, d'incorruptibilité dont les dieux se prévalaient par nature, et que les hommes pouvaient acquérir par les rites du culte funéraire. A mon sens, tandis que le « nom de double » attribue à l'âme-double du roi la vie d'Horus, le « nom doré » spécifie que le Pharaon en tant que fils des dieux, et surtout de Râ, est déjà incorruptible de corps comme un dieu.
Avec le groupe permanent, le titre « Horus d'or » comprenait une épithète variable, plus ou moins développée, personnelle à chaque Pharaon. Ramsès II se qualifiait « Horus d'or, riche d'années, grand de forces » Ptolémée III Evergète s'intitule plus longuement « Horus d'or, grand de vaillance, celui qui célèbre les rites, le maître des panégyries comme Phtah Totounen, le prince comme Ra ». Domitien use de la formule « L'Horus-Râ d'or que son père a fait lever (sur le trône) ».
Ainsi le nom d'Horus, sous deux formes, signale l'origine divine du Pharaon, en attribuant à son corps comme à son âme la personnalité d'Horus.
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ART SUBTIL
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