Trois
Comme j’ai souvent des difficultés à identifierl’humour d’une attaque verbale– ce que l’on dénonceensuite comme de la susceptibilité– et à reconnaître une manipulationd’une attention bienveillante – ce que l’on traite ensuite comme de la paranoïa –jepense avoir acquis avec l’expérience un certain art ducamouflage. Malheureusement, cela ne veut pas dire que mon comportement passe inaperçu. D’ailleurs, les gens sentent intuitivement ce genre de choses, même s’ils ne savent pas exactement ce qui cloche chez moi. Ils se méfient parfois, cherchent une prise qui pourrait me faire réagir si je ne l’anticipais pas, appellent à l’aide pour augmenter les chances de découvrir un angle mort qui n’existe pas, parce queje ne lâche rien de mon espace intérieur si je ne l’ai pas décidé. Cependant,lorsquecette torture dure trop longtemps, avant même que mes batteries soient complètement morteset que le rideau en fer se ferme brutalement sur la vitrine du monde – ce qui m’obligerait encore à justifier cet acte purement défensif – je tenterai toujours de proposer un dénouement, équitable, logique, factuel, quitte à le regretter plus tard, mais pourvu qu’on me libère de cette tension insupportable et cruellement mortifère. Par chance, ce genre decirconstancessont devenues rares avec le temps. Habituellement, mon attitudene semblera en principe pas trop décalé aux yeux du plus grand nombre, car enfin, la plupart du temps, ça passe, parce que les gens ne sont pas vraiment attentifs aux autres, et qu’ils acceptent un certain degré de bizarrerie, tant que cela n’a pas d’incidence sur leur petit univers ;donc, en général les personnes se plaindrontrarementd’un manque de réaction de ma part, selon que je l’ai évincé, ou que je m’y suis préparé. Bien que je ne sois pas mécontent de ce stratagème, le problème, c’est que ce programme aurait tendance à planter dans toutes les autres conditions. Il résulte d’un repli sur soi-même, d’autant plus marquéqu’il y aurades yeux tournés dans ma direction, à moins que je sois trop fatigué etque je souffre trop physiquement, à moins que mon moral soit épouvantable, auquel cas, je reconnais avoir du mal à garder une certaine contenance. Je préfère alors m'isoler. En règle général, ce genre desituation nécessitela mise en route d’un programme deré-évaluation complète du système principal(posture : rigide, sourire : figé, niveau de stress : 9,5/10, température physique : attention_surchauffe, instrument vocal :Erreur_module, moteur de pensées : Erreur_système, évaluation de la situation : Erreur_de_diagnostique), impliquant le démarrageimmédiat du générateur de secours pour arriver à articuler correctement une phrase-type (« euh... je ne sais pas ») ce qui a d’habitudepour résultat de détourner l’attention ailleurs, juste ce qu’il faut pourlancer un scannecomplet d’identification et de reconnaissance du phénomène parasitaire dans l’historique de la base de données directrice. J’en ai pour plusieurs heures. Le programme va ensuite tourner en boucle jusqu’à trouver idéalement un comportement adéquat, le tester jour et nuit jusqu’à épuisement total, et enfin mettre à jour la base de donnée. J’en ai pour plusieurs jours. Conséquemment, cette phase asthénique me déplacesans égard pour l’autredans une sorte de bulle transparence, aux parois plus ou moins épaisses selon les jours et les sentiments qui m’habitent.Mon premier psychanalysteen 1992-93 avait justement évoquél’idée que je me trouvais dans cettebullepour regarderle monde à travers un télescope... C’était pas faux en ce qui concerne l’astronomie ! Mais où voulait-il en venir au juste ? Je l’ignore. Alors,jusqu’à mes 27ans environ, cette bulle a souvent pris l’apparence d’une épaisse masse cotonneuse, floue à la périphérie, plutôt nette au centre (dans les rêves actuels, elle apparaîtrait parfois sous la forme de rideaux blancs ou de doubles rideaux tirés devant une grande fenêtre.)Dans mon quotidien, j’éprouvais alors toutes les peines du monde à me mouvoir physiquement, gestes ralentis ou maladroits comme enveloppés dans de la gélatine, même les pensées semblaient nettement plus lentes que d’habitude, complètement anesthésié, m’imposant une immobilité sociale à la fois angoissante et rassurante, à laquelle il fallait succomber de temps en temps pour pouvoir reprendre le cours de la vie, en me secouant comme un chien mouillé. Par la suite, cette masse cotonneuse s’est condensée sur « la paroi extérieure » de ma vie, pour ne plus former qu’une pellicule increvable, comme un mur de verreou pire une vitre sans teint. Car en fait l’indifférence me tue ! Déchire mon cœur, l’entends-tu ?

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